• Avant toutes choses

    Bien des fois j’ai tenté de mettre ce récit par écrit, bien des fois je l’ai repoussé, ou je n’ai pu arriver au bout. Si aujourd’hui, j’ai décidé de coucher sur le papier ce qui obture mes pensées, c’est que je conçoit qu’il est temps de digérer le passé, et de cesser de fuir devant un fantôme qui n’est que l’ombre de mon chagrin.

    Mon histoire, est une histoire d’amour et de sexe, un récit d’adolescent, qui entre dans la vie d’homme par une porte dérobée, presque une porte taboue, et qui est resté sur le palier pendant trente trois ans.

     

     

    Puisqu’il faut donner une origine a tout cela, je vous parlerai d’un été 1965, dans une petite ville du centre sud de la France. Dans ces années là, je portais encore des culottes courtes, j’avais les cheveux coupés en brosse, et les filles n’étaient que des espoirs hermétiques qui riaient lorsque nous passions à côté d’elles.

    Depuis deux ans, j’avais la chance d’étudier dans un lycée, en pensionnat mixte, et même si nous nous regardions de loin, sans encore oser mélanger nos jeux, les récits chimériques des grands dévoilaient pour nous les mystères féminins. Secrètement, nous avions tous nos petites amies de cœur, avec lesquelles nous échangions regard hésitants et petits mots désuets, truffés de fautes d’orthographe.

    Nous passions, cet été là, ma petite sœur et moi, quelques jours de vacances chez mes grands parents maternels. A quelques kilomètres, résidait une sœur de mon grand –père, veuve de guerre, et qui élevait avec courage quatre fille, bien plus âgées que moi. J’aimais, pour un jour ou deux, aller me plonger dans cet univers de femmes, épier leurs chuchotements, découvrir, au dessus de la cuisinière a charbon, des sous vêtements inconnus, suspendus par des épingles à linge en bois. A chacune de mes visites, j’étais l’objet de toute l’attention de mes cousines, et bien que j’en rougisse, j’appréciais beaucoup de les voir se coller contre moi, me prendre la main dans la rue, ou venir s’asseoir sur le bord de mon lit pour des heures de discutions futiles et lourdes de sous entendus. Les deux plus jeunes, Valérie et Marie Hélène, étaient les plus proches de moi. Les deux aînées, plus mûres, se prêtaient moins volontiers à ce jeu de séduction puéril.

    Ce matin là, ma tante et les deux plus âgées s’étaient absentées, pour se rendre au chevet d’une vague parente alitée, et je me retrouvais sous la garde de mes deux favorites.

    Sitôt la maison à nous, mes deux cousines se précipitèrent dans ma chambre, s’assirent sur mon lit, laissant deviner, par le col de leurs chemises de nuits savamment déboutonnées, des seins blanc et fermes. Ce fut Marie Hélène qui orienta notre discutions.

    _ Tu es puceau, me demandât ‘elle sans ambages.

    Si je connaissais le terme, j’avoue que la signification exacte m’échappait un peu.

    _ Non ! Répondis je dans un sursaut d’orgueil et de forfanterie.

    Ma réponse assurée, les fit rougir jusqu’aux oreilles, échanger des regard entendus, et glousser d’une manière qui soudain, ne m’augurait rien de bon. Je me doutais bien que j’avais dit une énormité, mais comment reculer maintenant, sans mettre à mal mon prestige auprès de mes deux cousines préférées.

    Elle s’approcha de moi, glissant la tête sur mes genoux, son visage tendu vers le mien.

    _ Tu as déjà vu une fille nue ?

    Je sentais le rouge monter à mon front et à mes oreilles, tandis qu’une boule dure et amère se formait dans ma gorge.

    _ Oui, réussis je a murmurer.

    _ Je ne te crois pas !

    Elle s’était soulevée un peu, se posant tout contre moi, et je sentais son haleine chaude caresser mon menton. Valérie nous regardait, assise en tailleur, et je pouvais deviner, sous sa chemise de nuit, à la lisière de la couverture, une culotte blanche. Je me penchais soudain sur Marie Hélène, et posais mes lèvres sur les siennes. J’avais écouté les récits des grands, dans la cours de récréation. Je poussais ma langue contre ses lèvres qui s’ouvrirent soudain, me laissant pénétrer dans sa bouche. Sa langue vint à ma rencontre, et nous nous unirent pour un baiser long et appuyé. Je sentais une chaleur moite m’envahir, tandis qu’au milieu de mon corps, mon sexe devenait dur à m’en faire mal. Valérie s’était allongée à son tour, nous regardant intensément, tandis que sa main était remontée le long de la cuisse nue de sa sœur, sous la chemise de nuit.

    Lorsque nos lèvres se désunirent, mon cœur battait à un rythme proche de l’explosion, mon estomac n’était plus qu’une boule compacte, cachée dans un repli de mon corps, et mes oreilles étaient en feu. Marie Hélène me sourit, et je pris ce sourire pour une invite. J’avançais ma main vers son visage, et me penchais a nouveau, lorsqu’elle posa un doigt sur ma bouche.

    _ Ce n’est pas moi qui ai envie de toi, Gabriel.

    Valérie était a genoux en face de nous, attentive. Sa sœur, se dressa, et alla se placer derrière elle. D’un geste vif, que rien ne laissait prévoir, Marie Hélène se saisit de la chemise nuit de sa sœur, et la fit passer pardessus sa tête. Valérie se trouva là, devant moi, vêtue seulement d’une culotte blanche, m’offrant deux petits seins ronds et fermes, ornés d’un téton rosé. Marie Hélène était revenue vers moi, passant sa main derrière mon cou.

    _ Caresse là, elle aime ça.

    Comme si il s’agissait d’un signal convenu entre elles, Valérie posa sa tête sur mes genoux, lovant son corps jeune et souple contre le mien. Je posais une main hésitante sur un sein, me penchant sur ses lèvres, pour goûter enfin à la préférée de mes cousines.

    Nous étions là, suspendus dans le temps, et ma main se mit à courir sur cette peau chaude et souple. Elle, immobile et tendue, moi avide des sensations qui envahissaient mon esprit. J’avais l’impression de ressentir tous les frissons que ma caresse faisait naître sur cette peau si fine qu’elle en semblait translucide.

    J’avais envie de l’avoir toute à moi. De toucher ce corps émouvant par toutes les fibres de mon être. J’ôtais prestement ma veste de pyjamas, repoussait les couvertures qui couvraient mes jambes, pour me coucher contre elle. Je pressais ma poitrine, mon ventre contre le sien, ce sexe dur et tendu, dans mon pantalon, gardé pudiquement, contre la petite culotte blanche. Ma bouche repartit à l’assaut, tandis que mes mains caressaient son visage, se noyaient dans ses cheveux.

    J’avais rêvé cet instant maintes fois, répétant à l’infini les gestes que soudain, ma mémoire occultait, pour se perdre dans une brume épaisse et confuse. Valérie était à moi, enfin, et cela me faisait peur. Pourtant, je m’enhardissais, de son visage, mes mains descendirent vers sa poitrine, jouant un instant avec un téton dur et tendu. Elle frissonnait, poussait des petits cris, étouffés par mes baisers. Ses bras s’étaient refermés sur moi, enfonçant ses ongles dans mon dos, me pressant contre elle.

    J’avais envie d’aller plus loin, d’accéder enfin à ce mythe féminin, toucher à l’extase, et la posséder pleinement.

    Mais mes gestes étaient figés, incapables d’aller au delà de l’élastique qui barrait son ventre plat, à peine irisé d’un velours imperceptible.

    Je quittais ses lèvres pour embrasser son visage, descendre sur son cou, atteindre enfin ce bout de téton rosé, que j’avalais goulûment. Valérie se raidit, comme sous l’impulsion d’une décharge électrique, et de mon dos, ses mains glissèrent sur ma nuque.

    J’avais oublié la présence de Marie Hélène, tout à la découverte de sa sœur. Tout d’un coup, je sentis une troisième main caresser mon dos, tandis qu’une autre venait se saisir du second téton de Valérie. Surpris, j’abandonnais le corps de ma cousine, pour m’écarter un peu, et regarder les deux sœurs.

    Marie Hélène s’était mise nue, entièrement. Elle m’offrait un corps à la peau d’une blancheur diaphane, des seins lourds, aux larges auréoles brunes, et une touffe de poils pubiens, entre le roux et le blond. Profitant de mon recul, elle se pencha sur sa sœur, glissant ses doigts sous l’élastique de la petite culotte, et la lui retira. Plantant son regard dans le mien, elle se coucha à côté de sa sœur.

    _ Ça te choque, me demandât elle

    J’étais sans voix, abasourdit par tout ce qui m’arrivait. Je regardais ces deux filles nues, offertes, habituées semblait il a caresser leurs corps, et dieu sait quelles folies encore, que je n’osais imaginer. Valérie me tendit la main.

    _ Viens dit elle, enlève ton pantalon.

     

    Ces folies que mon esprit imaginait, nous les avons faites. Bien sûr, elles s’aperçurent vite que j’étais novice aux choses de l’amour, mais elles furent de bons professeurs. Je leur dois d’avoir appris à aimer du bout des doigts, à chercher sur sa peau, le plaisir de ma partenaire, à le prendre sous mes mains, ma bouche, ma langue. A retarder au plus loin l’instant de pénétrer en elles.

     

    Les années ont passées, d’autres filles ont traversées ma vie, des adolescentes peureuses, des pudiques qui s’enfuyaient au premier contact, des curieuses. J’ai aimé leur peau, je les ai faites frissonner, vibrer comme des cordes de violon sous l’archer de mes doigts, mais aucune n’avait su retenir mon cœur.

     

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    En 1968, j’étais toujours dans le même lycée, en classe de première. Je rentrais chez moi tous les week-end, retrouver mes amis, exhiber ma mobylette Flandria 50cc équipée d’un guidon style Harley Davidson, faire du sport, et aller tuer le temps a la maison des jeunes que nous avions crée deux ans plutôt. C’est là que je vis Anne pour la première fois. Sa mère était d’origine Vietnamienne, son père un légionnaire Français de souche Italienne. Le mélange donnait un visage à l’ovale asiatique, encadré de cheveux longs et ondulés. Elle avait quinze ans.

    C’était une adolescente exubérante. Une de ces filles qui passait de garçons en garçons, prêtant ses lèvres à qui les voulait, mais se sauvant en riant, dés que les choses devenaient sérieuses. Anne était jolie, et elle le savait. Nous appelions cela une allumeuse.

    Moi, j’étais celui qui passe. Le pensionnat me retenait toute la semaine, et il arrivait même, que je ne rentre pas de quinze jours. Il lui restait donc peu de temps pour essayer son charme sur moi. Instruit de son comportement par mes amis, j’avais ignoré ses appels. C’est peut être cela qui nous rapprocha le plus.

    Lorsque fleurit le mois de Mai, nous nous retrouvâmes dans les rue de Toulouse. Je venais y défendre des convictions que je croyais justes. Elle venait y exulter une hargne d’adolescente en guerre contre le monde entier.

    Je ne vais pas raconter ici les événements de Mai 1968, la part que j’y ai pris, les enseignements que j’en ais tire, là n’est pas mon propos.

    Le fait est, que le 21 Mai, le mouvement prenait un tour qui n’était plus en adéquation avec mes idées, et je décidais de renter. Mon lycée était occupé, les cours interrompus, et je me retrouvais chez moi, désœuvré. C’est tout naturellement que je me dirigeais vers la maison des jeunes pour y chercher, au mieux un compagnon de ping-pong, au pire un bon livre. Anne était là, rapatriée de Toulouse par son père, mi alcoolique, mi fasciste.

    Je me souviens de ce premier jour, comme si j’y étais encore. Nous nous sommes assis à même le sol, sur la terrasse, au soleil, et nous avons parlés, de tout et de rien. Nous avons parlés des évènements, des raisons de la révolte, de mes idées. Elle voulait tout savoir. Je n’avais plus devant moi, la petite fille délurée, qui aguichait tous les garçons, mais une jeune fille attentive, avide de connaissances. La nuit tombait, lorsque je l’ai raccompagnée chez elle, avec ma flandria rouge.

    Nous nous sommes revus tous les jours, durant les deux semaines que durèrent les manifestations. Nous avons, sur mon engin pétaradant, sillonnés toute la région, visitant les vieux villages, passant des heures à bavarder, couchés dans l’herbe tendre, auprès d’un lac ou d’une rivière. Petit à petit, elle se découvrait. Son insouciance d’allumeuse n’était qu’une façade, un paravent qui cachait sa peur énorme de la vie. Sa peur des autres aussi, la peur de sa différence. Elle me fit voir les cicatrices, sur ses bras, son ventre. Lorsqu’elle angoissait, elle se mutilait, avec un couteau, des ciseaux, la pointe de son compas. Sa vie n’était pas facile. Bien souvent, son père rentrait saoul le soir, et la violence éclatait à la maison. Alors elle se réfugiait dans sa chambre, et dans la souffrance.

    Ce fut un de ces jours de drame, ou je la trouvais sur la terrasse en larmes, que je la pris pour la première fois dans mes bras. Elle s’appuya sur ma poitrine, posant la tête sur mon épaule, elle me murmura.

    _ Serre moi fort.

    Nous sommes restés un moment, enlacés et immobiles. Je humais son parfum. Elle sentait bon comme un matin de printemps dans une maison de campagne. Je glissais ma main dans ses cheveux, laissant couler sur mes doigts cette cascade mordorée aux reflets cuivrés.

    Je ne sentais pas ses mains sur moi. Elle les avait croisées dans son dos, se pressant un peu plus contre moi. Je sentais contre ma poitrine, s’écraser deux seins souples, aux pointes dures. Je glissais mon autre main vers les siennes, mêlant nos doigts. Elle leva vers moi un visage baigné de larmes.

    _ Prend mes poignets, dit elle dans un murmure.

    J’enserrais ses deux poignets dans la pince de ma main, appuyant un peu plus la caresse dans ses cheveux. Sa respiration entrecoupée de sanglots se calma. Je la sentais s’appuyer un peu plus contre moi, se laissant aller. Je ne sais combien de temps nous sommes restés ainsi, immobiles et silencieux. Mais cette éternité me sembla une seule seconde. Ma main était redescendue sur sa nuque, je caressais son cou, le bas de son visage. Est-ce moi qui l’ai forcée a lever la tête, ou est ce elle qui s’est tournée vers moi. Je ne sais, mais nos lèvres se sont retrouvées enlacées, et une pointe de langue dure, a pénétrée ma bouche.

    Bien longtemps après, nous nous sommes retrouvés tous deux, assis sur le sol de la terrasse, côte à côtes. J’avais sa main dans la mienne, elle avait posé sa tête sur mon épaule. Elle ne pleurait plus, mais sa main me caressait et me pressait à la fois.

    _ Je ne suis pas un pute Gabriel, me dit elle.

    _ Je n’ai jamais dit ça, Anne.

    _ C’est ce qui se dit. Une pute ou une allumeuse. Mais je n’ai couché avec aucun.

    Je restais silencieux, ne sachant où elle voulait en venir.

    _ Tout ce que j’ai fait c’est chercher, Gabriel, chercher le bon.

    _ Tu es peut être un peu jeune pour trouver l’homme de ta vie.

    _ Tu voudrais être celui là ?

    Sa question me fit sourire.

    _ Ce que j’ai appris de toi en quelques jours, me plait Anne, mais de là à dire que tu es la femme de ma vie. Je ne suis sûr de rien.

    Je ne sais si c’est ma sincérité qui lui plut, mais elle se serra un peu plus contre moi.

    _ Tu veux bien essayer ?

    Je me tournais vers elle, glissais deux doigts sous son menton, lui relevais la tête, et déposais sur ses lèvres un baiser doux et léger.

    _ On peut essayer lui dis je

     

    A compter de ce jour, l’attitude d’Anne envers les autres changea du tout au tout. A tous, elle clamait qu’elle était à moi, et qu’elle n’aurait plus jamais d’aventure avec d’autres garçons. Pour ma part, je rentrais tous les week-end, impatient de la retrouver. Fini les absences de quinze jours, pour m’esquiver le dimanche avec mon club de rugby. J’avais tout abandonné, pour me consacrer exclusivement à Anne. Je la revois encore, guetter le bruit de ma mobylette derrière sa fenêtre, et descendre de son troisième étage, pour courir se jeter dans mes bras, lorsque je rentrais le vendredi soir.

    Une année a passée, d’un amour platonique, à nous découvrir, apprendre à nous connaître. Elle me fit découvrir le Vietnam qu’elle ne connaissait pas, et pour lequel elle avait un amour nostalgique. Elle m’enseigna la philosophie Bouddhiste, la compassion. J’écrivis des poèmes pour elle, une épopée de deux cent quatrains, »La rose de Babylone ». Elle faisait du fusain. De noirs et torturés, ses dessins devinrent plus clairs, frais, joyeux. Pourtant je voyais encore fleurir sur ses bras, ou ses mains, des croûtes d’éraflures ou de coupures. Un soir de vacances de pâques, ou nous étions réfugiés dans ma chambre, sous la vigilance complice de mes parents, je lui en fis le reproche. Elle resta un instant, tête basse, boudeuse, puis tourna ses grands yeux verts d’eau, vers moi.

    _ Si je te demandais quelque chose de bizarre en échange, Gabriel, le ferrais tu pour moi ?

    _ Dis moi !

    _ Pas aujourd’hui. Demain nous irons chez Suzanne.

    Suzanne était la sœur aînée d’Anne. Mariée depuis deux ans, sa maison était un refuge contre les crises de violence de son père, et un abri pour notre amour. Nous allions souvent chez elle. Elle nous abandonnait une chambre, et nous nous couchions l’un contre l’autre, dévoilant nos corps, nous laissant aller au plaisir des caresses.

    Nous nous sommes retrouvés chez Suzanne en début d’après-midi. La température avait fraîchie, et la pluie qui tombait alternait gouttes d’eau et neige fondue. Suzanne nous accueillis en nous signalant qu’elle devait s’absenter, et que nous serions seuls tout l’après-midi.

    Quand je repense à ces instants, je me dis que Anne savait exactement ce qu’elle voulait faire de sa vie. Ces mois qui venaient de s’écouler n’avaient servis qu ‘à me tester. Elle avait offert son corps à ma caresse, mais m’avait interdit de lui faire l’amour. Moi, parce que je sentais un sentiment énorme naître dans mon cœur, et parce que je la respectais, j’avais obéi. J’avais pourtant déployé tout mon art de la sensualité. J’avais mis en pratique les leçons apprises de mes cousines, découvrant sur le corps d’Anne, des sensibilités qu’elle ne soupçonnait pas. J’avais attendu patiemment, qu’elle accepte de se donner toute entière.

    Lorsque nous fûmes entrés dans la chambre, elle déposa son ciré vert, le lourd sac de toile de jute qu’elle portait en bandoulière, et s’allongea sur le lit. J’ôtais mon cuir de moto, mes chaussures, et allais la rejoindre. Elle se glissa sous moi, et m’attira contre elle pour un long baiser. Je me laissais prendre par la passion de cette étreinte, et glissais doucement ma main sous sa jupe, caressant du bout des doigts sa peau nue, jusqu'à l’élastique qui lui barrait l’aine. Doucement je montais sur le tissu de sa petite culotte, lui effleurant le ventre, lorsqu’elle se dégagea. J’allais la rattraper, mais elle posa un doigt sur mes lèvres.

    _ Attend, dit elle, tout à l’heure je serrais à toi.

    Elle s’assit en tailleurs en face de moi, et j’en fis autant. Elle me tendit ses mains, et je les pris.

    _ Tu sais dit elle, quand je suis triste, j’aimes me poser contre toi, et que tu tienne mes mains dans mon dos.

    C’était effectivement devenu une habitude, lorsque les choses n’allaient pas pour elle. J’avais trouvé cela bizarre au début. Elle m’avait expliquée que c’était une façon de se réfugier dans ma chaleur protectrice. Un signe d’appartenance qui la rassurait. Alors je la prenais contre moi, je liais ses poignets dans le nœud de ma main, et je la rassurais de caresses et de paroles douces.

    _ Oui, répondis je.

    _ Je voudrais que tu fasse plus pour moi.

    Je la regardais, curieux. Elle quitta le lit où nous étions assis, pour aller chercher, par terre, son sac de toile de jute, qu’elle déposa devant moi.

    _ Il y a la dedans, dit elle en revenant s’asseoir, deux foulards et des cordes. Je veux que tu me déshabilles, avec ta douceur et ton amour, et que tu m’attaches. Les mains, les pieds, les bras, avec un foulard, que tu bandes mes yeux, avec l’autre, que tu me fasses un bâillon.

    _ Et après, demandais, je, un peu effaré par ce que j’entendais.

    _ Après, je serais toute à toi. Tu pourras même me faire l’amour si tu veux.

    _ Attachée ?

    _ Oui, attachée Gabriel. Je veux être attachée a toi pour toujours.

    Comme je la regardais, immobile, je vis une grosse larme perler au coin de sa paupière.

    _ Ne me repousse pas, murmurât elle, essaye.

    Je pris le sac devant moi, et en sortis effectivement deux foulards de tissus, noirs et brillants, et trois morceaux d’une corde torsadée et blanche, enroulés sur elles-mêmes. Anne s’allongea sur le dos, contre moi, offerte. Je me penchais sur elle, et entrepris de défaire un à un, les boutons de son chemisier. Lorsqu’elle fut nue, elle se tourna sur le ventre, croisant les mains dans le dos. Je les lui attachais, laissant les cordes lâches, mais elle me reprit.

    _ N’ai pas peur de serrer, me dit elle, marque ton emprise sur moi.

    Lorsque j’eus terminé, elle était étroitement immobilisée. J’avais noué un foulard sur ses yeux, mais laissé sa bouche libre.

    Un peu déconcerté au départ, j’étais forcé d’avouer, avec honte, que j’avais pris plaisir à la lier ainsi. Je la regardais, immolée et offerte, et je la trouvais d’une beauté exacerbée. Les cordes blanches, qui barraient son corps a intervalles réguliers, rehaussaient l’éclat de sa peau. Ses bras, tires en arrière, faisaient ressortir ses seins. Mon sexe était dur et tendu, à m’en faire mal, et je me disais que si je m’aventurais à la toucher encore, j’allais exploser. Pourtant je me penchais vers elle, et l’embrassais .A pleine bouche, goulûment, fourrageant ma langue contre la sienne, comme si je voulais l’aspirer. Je me déshabillais en vitesse, et me couchais contre elle, posant ma peau contre la sienne, et les cordes qui l’enserraient. J’embrassais ses yeux, à travers le tissu, et ce contact m’électrisa. Du regard, je cherchais le second carré d’étoffe, le saisis par les deux coins opposés, pour le rouler en un cylindre serré, que j’introduisit dans sa bouche, et nouais derrière sa nuque. Ses lèvres étaient toujours offertes, mais sa bouche obturée. Je me penchais a nouveau, faisant aller ma langue, de la chair au tissu, du tissu à la chair, découvrant une volupté nouvelle. Alors seulement, je commençais à la caresser. Doucement, faisant alterner sur sa peau, le bout des doigts, et les ongles. Je retrouvais les gestes que les femmes ont entre elles, et que j’avais vu faire à mes cousines. Anne se tordait dans ses cordes, poussant de petits cris, étouffés par son bâillon. Elle jouît une première fois, alors que mes mains avaient a peines dépassées la hauteur de ses seins.

    Sans lui laisser de répit, je descendais sur son ventre. Tandis que mes doigts faisaient naître des frissons sur son abdomen, ma bouche engloutit un téton, mordillant et léchant, aspirant ce bout de chair rosée comme pour l’avaler.

    Anne atteignit l’extase une seconde fois, avant que mes mains n’atteignent ce bourgeon gonflé, baignant dans un océan de rosée. Ses jambes étaient serrées par les cordes, et je forçais le passage entre ses cuisses, pour arriver au plus près de son intimité.

    Je m’étais toujours arrêté là, me contentant de caresser les bords de ce sexe à peine velu, et qui s’inondait au premier contact. Anne souleva son bassin, m’offrant ce joyau. Alors avec la plus grande douceur, mes doigts pénétrèrent dans cet orifice chaud et humide.

     

    Il était un peu plus de dix sept heures. Anne était toujours nue, liée. J’avais ôté son bâillon, mais elle avait refusée que je lui enlève le bandeau de ses yeux. J’étais adossé contre la tête de lit, son visage était sur mon ventre, et je lui caressais les cheveux. Nous avions fais l’amour comme des fous. J’avais délié ses jambes, pour la pénétrer, et par trois fois, j’avais répandu ma semence sur son corps. A aucun moment, elle n’avait voulu que je lui détache les mains.

    _ Je t’aimes Gabriel, me dit elle, maintenant, j’en suis sûre, c’est toi que j’aimerais toute ma vie.

    _ Je t’aime aussi, Anne, bien que tu me déconcertes.

    _ Tu n’as pas apprécié ?

    _ Si répondis je dans un sourire, j’y ais même trouvé un plaisir que je ne connaissais pas.

    _ Alors ?

    Dans son interrogation, je devinais soudain, un espoir immense et vital.

    _ Alors, laisse moi le temps de comprendre, et de m’habituer.

    _ Comprendre, c’est simple, Gabriel. J’ai peur de la vie, peur qu’elle me fasse mal. Parce qu’elle m’a déjà fait mal, tu comprend. Regarde moi, je ne suis comme personne. Je n’ai pas de pays. J’ai un pied en France et l’autre en Asie. Ma mère est dépressive d’avoir quitté son pays, mon père est violent, d’avoir perdu son identité. Et moi je sui un anachronisme. Chaque fois que mon père frappe sur ma mère, ou sur moi, il y a une petite voix qui me dit que c’est de ma faute. C’est plus fort que moi, il faut que je me punisse.

    _ C’est pour ça que tu te mutiles.

    _ C’est ma punition, ma façon a moi de meurtrir mon corps, pour me laver du péché de ma naissance.

    _ Et le fait de t’attacher ?

    _ C’est toi qui me punis mon ange, toi qui fais violence à ce corps que je te donne, et de toi, il ne peut me venir aucun mal. Parce que tu ne me ferras jamais de mal n’est ce pas ?...Jamais.

    Que pouvais je répondre à ses arguments. Elle s’offrait à moi. Plus que de l’amour, cela devenait de la dépendance. Je me penchais sur elle, et déposais un baiser sur ses lèvres.

     

     

    ._ Je t’aimes, lui dis je. J’accepte ton cadeau, et je le chérirais toute ma vie.

     

     

    Comment raconter la suite. Je pris goût à ce jeu. C’était une complicité de tous les instants. Lorsque nous avions des moments d’intimité, je la liais. Nous ne faisions pas toujours l’amour. C’était juste le plaisir de l’avoir nue contre moi, immobile, et attentive.

     

    En septembre 1979, je rentrais à l’université, plus exactement à l’école des arts et métiers, dans le quartier St Cyprien, derrière l’école des beaux arts. Le soir, je faisais le service dans un bar du quartier, pour payer le loyer d’un petit logement que me louais un ami de mon père. Anne était entrée au lycée Jolimont, et logeait chez une vague cousine, censée la surveiller.

    J’avais, depuis plus de huit ans, entrepris d’apprendre le travail du cuir, auprès d’un voisin bourrelier.

    La cousine qui hébergeait Anne avait un jour, fait un vilain accroc sur un coussin en cuir, et je le lui avais gracieusement réparé. Depuis ce jour, j’avais trouvé grâce à ces yeux, et elle nous laissait nous retrouver aussi souvent que nous le voulions. La seule condition à notre liberté, était que les notes d’Anne ne descendent pas en dessous de la moyenne. Heureusement, notre amour nous poussait, et nous mettions autant d’ardeur à travailler, qu’à nous aimer.

    Pendant les années scolaires 1970 et 1971, le tems que je prépare mon brevet industriel, nous avons pratiquement vécus ensembles. Ce furent deux années d’un bonheur immense. Anne était à moi, comme plus jamais une femme ne l’a été.

     

    Il n’était pas question d’esclavage ou d’humiliation, de sadisme ou de perversion. C’était des termes que je ne connaissais pas. Pour nous il n’y avait qu’un immense don d’amour, et un jeu, érotique, qui nous ravissait et nous faisait grandir. Très vite j’avais compris les risques que je pouvais faire courir à Anne, et bien qu’elle soit toujours plus exigeante dans la difficulté des positions, je faisais très attention à ne pas mettre sa vie en danger. Nous avions convenus de codes, de petits gestes significatifs, qui me signalaient son état d’esprit, ce qu’elle ressentait, et surtout si tout allait bien dans sa tête et dans son corps.

    Notre journée se déroulait comme celle de millions d’étudiants, occupé à leurs travaux, et à faire des petits boulots, pour gagner un peu d’argent. Anne venait me rejoindre le soir au « chat d’Oc », le bar ou je travaillais. Elle s’installait sur une table du fond de salle, pour faire ses devoirs. Vers vingt heures nous mangions un morceau, offert par mon patron, avant la fin de mon service, une heure plus tard. Alors nous prenions ma vieille 2cv de 1954, et nous rentrions à mon studio.

    J’avais un vieux canapé de velours cramoisi, échangé, contre quelques menus services, a un brocanteur de st Martin du Touch. Je m’installais à un coin, sous la lampe à abat jour, récupérée chez le même, et Anne venait s’allonger près de moi, nue, la tête sur mes genoux. Je lui liais les mains, les pieds, et lui obturais les yeux avec un des immuables foulards noirs. Certains soirs, elle avait envie de parler, nous nous racontions notre journée, elle me disait ses angoisses, et je la rassurais en caressant son corps. D’autres soirs, je lui disais mes derniers poèmes, ou nous nous plongions de concert dans ceux d’Arthur Rimbaud, ou de François Villon. Les soirs de ménage ou de repassage, je l’attachais sur une chaise, et je tournais autour d’elle, à mes occupations, déposant baisers et caresses sur sa peau a chacun de mes passages.

    Au début de l’année 1970, une boite de nuit que nous fréquentions, « la mouette », changea son décor. Il y avait une grande colonne en bois blanc, que je réussis à négocier pour presque rien. Si le transport dans ma 2cv jusqu'à mon studio fut épique, l’installation n’en fut pas moins aisée. Lorsque j’eu terminé, et vérifié que mon travail était solide, Anne voulu l’essayer sans tarder. Elle resta là un dimanche entier. Je la caressais, je lui fis l’amour, je la nourris. Le soir, quand elle accepta enfin que je la délivre, au moment de venir se coucher contre moi, elle passa ses bras autour de mon cou, s’approchant de mon oreille.

    _ Je suis la femme la plus heureuse du monde me dit elle, la plus folle peut être aussi, mais je t’aimes.

     

    Le temps aidant, je prenais goût a jouer avec son corps. Les figures que dessinaient les cordes sur son corps étaient de plus en plus complexes, les positions plus osées. Il m’arrivait parfois de passer plusieurs heures à réaliser un ligotage particulier. D’une sorte de thérapie contre sa peur, ce qui était devenu un jeu, était en train de se transformer en art. J’étais si souvent fasciné par la beauté du résultat obtenu, que je prenais parfois une feuille de papier épais, ses fusains, et me mettais à la dessiner.

    Je pourrais raconter nos expériences durant des pages. Vous abreuver de ces moments d’abandon, ou Anne était à moi pleinement. Vous raconter les heures à la regarder, à la caresser. Les journées qu’elle passait, offerte, juste pour le plaisir de m’appartenir. Mais jamais, quels que soient les mots que je pourrais employer, je ne saurais vous rendre l’intensité du bonheur que nous partagions.

    Ne croyez pas que notre vie se limitait à ça. Nous avions des amis, nous sortions beaucoup. Nous étions aussi curieux de la vie l’un que l’autre, et nous partions souvent a l’aventure, pour rencontrer les gens, voir leur vie, apprendre leur métier. Nous avions renforcés notre enracinement dans la voie Bouddhiste, et notre vie tendait à se calquer sur les habitudes asiatiques. Mais surtout, les études nous prenaient énormément. Nous mettions un point d’honneur à être dans les meilleurs. Nous tenions notre vie a bras le corps, et nous avions l’ambitions de la réussir.

     

    En Octobre 1971, mon diplôme avec mention en poche, je partais pour l’armée. Un an de camp de vacances organisé par l’état. Anne revint s’installer chez sa cousine, trop heureuse de ne plus avoir à mentir pour nous couvrir. Son père avait fini par accepter notre liaison, mais refusait de m’héberger sous son toit. Lorsque je revenais en permission, nous nous réfugions chez moi, ou chez Suzanne. Nous prenions ma voiture, pour aller nous perdre dans un coin de campagne, être seuls, juste avec notre amour.

     

     

     

     

    Le 4 avril 1972, j’étais dans ma caserne à Toul, en Lorraine.

    Un peu après dix sept heures, Anne et trois de ses camarades quittaient le lycée Jolimont, pour se diriger vers dans un café du quartier, ou elles avaient pris l’habitude d’aller faire leurs devoirs. Elles marchaient sur le trottoir, bavardant et riant. Derrière elles, surgit une camionnette de livraison, zigzaguant dangereusement. Son chauffeur, un homme d’une quarantaine d’année, était ivre. Il perdit soudain le contrôle de son véhicule, allant s’encastrer dans le mur d’un des immeubles qui bordait la rue. Sur le groupe de quatre filles qu’il faucha dans sa trajectoire folle, trois furent gravement blessées. Une décéda sur l’impact. C’était Anne.

     

     

     

    Voilà, je suis arrivé au bout. Vous dire ce que ces lignes m’ont coûté, le comprendriez vous.

    J’ai écrit ce dernier paragraphe lettres par lettres, parce qu’après trente trois ans, mes yeux s’embuent encore a cette évocation. Mais je me sent mieux, comme si j’avais enfin ôté un poids de sur ma conscience. J’ai dit à ces quelques pages ce que je n’ai jamais dit a personne..

     

    Vous voyez ce que j’ai perdu, vous savez ce que je cherche. Pourtant je ne recherche pas un clone, ni a refaire a l’identique ce qui a été et ne pourra plus être. J’ai juste envie de retrouver cet amour, avoir encore cette envie de donner du bonheur, pour connaître cette joie immense d’avoir une femme aimée qui remet sa vie entre mes mains seulement pour un sentiment plus fort que tout.  

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